CHAPITRE IX

D’ordinaire, la grande dame maigre trônait derrière son bureau comme une araignée vindicative au centre de sa toile, son buste décharné, fantomatique, émergeant parmi les ombres savamment étudiées de cette alcôve creusée au cœur du satellite Aloysius. Et sa figure aux traits accusés, surmontée du chignon strict qui appartenait à sa légende, formait alors comme un pâle médaillon suspendu au centre de cette tanière matelassée de cuir comme un cabanon d’aliéné.

Depuis le premier jour de sa prise de fonction, c’était de ce large fauteuil, auquel les indélicats, mais seulement à voix basse, prétendaient qu’elle était organiquement liée, qu’elle dirigeait d’une main de fer le consortium laissé en héritage par Nader St Christ après son suicide. Elle avait de tous temps imposé d’elle une image à la fois fascinante et implacable, renforcée par l’étrange mode de vie qu’elle avait adopté, toujours errant à bord de son satellite, sans presque jamais mettre pied à terre.

Aussi les conseillers qui vinrent lui annoncer le désastre dans une grande agitation ne furent pas peu surpris de la trouver comme recroquevillée dans un coin de la pièce, livide et tremblante. Son apparence s’était délabrée d’une façon tout à la fois inquiétante et spectaculaire. Il ne subsistait -pour ainsi dire plus rien de ses manières habituelles. Son maintien rigide, ses reparties hautaines et blessantes, sa froideur même paraissaient l’avoir abandonnée, révélant une fragilité dont personne n’avait jusqu’alors soupçonné l’existence.

En l’espace de quelques heures, Irene Dale s’était métamorphosée en une vieillarde pitoyable, atteinte dans sa chair par un coup subit et inattendu. Elle dut déployer un trésor de maîtrise de soi pour se retourner et faire face aux hommes qui la considéraient sur le seuil, proprement médusés.

— Eh bien, que restez-vous là ? N’avez-vous rien à me dire ? Quelque nouvelle particulièrement désagréable, par exemple ?

Ils se regardèrent, tout à tour, dansant d’un pied sur l’autre pour camoufler leur embarras. Dans leur précipitation à se débarrasser des informations pour le moins funestes qui les avaient assaillis, ils n’avaient pas désigné de porte-parole. Et aucun d’eux, maintenant venu l’instant fatidique, n’osait plus ouvrir la bouche.

L’espace d’un bref instant, un sourire méprisant étira les lèvres trop maquillées d’Irene Dale, l’un de ces sourires glacés qu’elle réservait d’ordinaire aux seuls hommes. Et pendant ce bref instant, elle redevint cette femme sèche et haïe qu’elle s’était plu à rester toute sa vie. Mais l’illusion ne dura pas. Sans quitter le coin presque obscur où elle avait trouvé refuge, elle coupa court à la gêne de ses subordonnés. Elle eut un geste de découragement et sa voix acide trembla dans le silence lourd de la pièce.

— Si vous venez me parler de Chrysalide One, je suis déjà au courant. Je viens d’être avertie par mes propres sources sur Bashegar. N’y a-t-il rien que nous ayons pu sauver là-bas ?

— Nous sommes désolés, madame Dale… Vraiment désolés, trouva le courage de confirmer le doyen des conseillers. Les informations que nous recevons depuis le début de la matinée semblent ne laisser subsister aucun espoir. En outre, nous devons déplorer la mort de Brodrick Jéhabel, anéanti avec toute son équipe. On ne connaît pas dans le détail la cause exacte de cette catastrophe… mais il est plus que probable que l’initiative prise par cet homme de traquer Sharn à l’intérieur du Dédale est à l’origine de…

— Non, Dwyers, non, vous n’avez décidément rien compris, coupa Dale. Cette chose-là devait être inscrite de longue date dans le cours des événements. C’est la mort de Nick Donovan qui a précipité l’issue de tout ceci, voilà tout…

— C’est possible, madame. Toutefois il convient de s’en tenir aux faits eux-mêmes. Cette structure que l’on a appelée Dédale s’est arrachée de ses bases millénaires et a atteint la Réserve avec une incroyable vélocité. Et des témoins ont vu de loin une énorme architecture de verre se dresser jusqu’au ciel avant de s’effondrer dans un fracas inimaginable. Il ne reste rien, ni jungle carnivore, ni miradors, ni installations d’aucune sorte et, surtout, aucun survivant tant parmi nos hommes que parmi les Vorkuls… Un véritable carnage, un désastre sans précédent…

— Pas un carnage, rectifia Irene Dale. Un suicide collectif, provoqué par Sharn lui-même.

— Que voulez-vous dire ?

Irene Dale laissa son regard errer tristement par-delà le triangle de la baie vitrée, comme si elle cherchait à distinguer une silhouette se découpant sur le fond des étoiles.

— Sharn est responsable de tout. Il savait ce qui arriverait. Ce vieux Vorkul avait dû comprendre d’une façon ou d’une autre quelle était l’issue inévitable pour son peuple. C’est la raison pour laquelle il s’était caché depuis l’origine si près de notre Réserve, afin d’intervenir le moment venu. Cette saleté d’engeance a préféré se sacrifier… Elle a préféré mourir plutôt que nous laisser toucher au but… Et quel but ! Rien moins que la prise en main du marché universel des Cages, le contrôle des naissances de Vorkuls et la planification de leur procréation par procédé de clonage. C’était là le Rêve de Nader St Christ. Il avait songé l’accomplir en son temps sur le monde d’Ydolfis, croyant comme nous tous à l’existence de ce monde en un lieu quelconque de l’univers, alors qu’il n’était en fait qu’une plage d’imaginaire dans l’inconscient de ces anthropoïdes. A cette utopie, j’avais substitué le sol bien ferme de Bashegar, à l’écart des grandes zones d’habitation et des regards trop curieux. J’allais gagner… J’étais si près de réaliser le rêve du grand homme… Je me l’étais juré. J’étais la dépositaire de sa haine pour le peuple Vorkul. Cette œuvre était toute ma vie. Qu’est-ce qu’il me reste, à présent ?

— Nous sommes assaillis d’appels venant de toutes parts. Nos amis deviennent complètement hystériques à l’idée que tout pourrait être mis à jour…

— En résumé, cela signifie qu’ils ne nous seront d’aucune utilité si nous avons des problèmes d’enquête administrative…

— J’en ai bien peur et d’ailleurs…

— Dwyers, venez-en au fait ! Je sens bien que vous avez d’autres serpents dans votre sac, alors videz-le et que nous en finissions…

— Des journalistes demandent l’autorisation de s’ancrer sur Aloysius. Et pas seulement des journalistes… Egalement une commission d’enquête de la Chambre des Fédérations est en approche. Nous venons tout juste d’en être prévenus. Il y a eu plainte de l’Organisme de la Sauvegarde des Races. Plainte pour meurtre, sur la personne de Jeffrey Mullins, ce petit contrôleur qui se trouvait en mission à Chrysalide One. Etiez-vous ?… Madame, étiez-vous au courant ?

— Nous étions tous au courant, à ce qu’il semble, non ?

— Madame…, bredouilla Dwyers, mal à l’aise. Nous étions au courant que cet homme était dangereux, qu’il nous avait déjà causé du tort dans d’autres affaires, et que nous devions le mettre hors circuit par l’entremise de Jéhabel parce qu’il était devenu-trop fouineur, mais cela ne signifiait pas de…

— Vous êtes mal placé pour faire du sentiment, Dwyers. Vous saviez parfaitement ce qui adviendrait si cet homme déterrait notre lièvre. C’était un fonctionnaire. Nous aurions eu trop de mal à étouffer ses racontars. L’ambition de Chrysalide One avait besoin de secret… Jéhabel a failli à sa mission. Il devait s’assurer que la mort de Mullins passerait pour un simple accident, une coïncidence fâcheuse…

— Il est mort, en effet, mais malheureusement après avoir repris connaissance dans l’hôpital où une patrouille de police l’avait transporté d’urgence. Mullins était incapable de parler, mais il a fait comprendre qu’il souhaitait qu’on enregistre ses dernières émanations psychiques… Ils ont pu lire dans ses pensées comme dans un livre ouvert…

— Ces témoignages mentaux n’ont aucune valeur devant les tribunaux ! s’emporta Irene Dale, ébranlée par cette accumulation de malheurs.

— Sauf s’ils proviennent d’un agonisant dont la bonne santé mentale est reconnue. Et c’était le cas.

— Nous dirons que ce fonctionnaire était fou. Nous lui bâtirons un dossier de détraqué sexuel, ou n’importe quoi d’autre qui…

— C’est trop tard, madame. J’ai bien peur que tout n’ait été découvert. La véritable fonction de Chrysalide One, la conception forcée des Vorkuls et le trafic de…

Le désarroi qui s’inscrivait sur la physionomie d’Irene Dale découragea le conseiller de poursuivre plus avant.

— Mais nous avions des alliés dans ce type de commissions d’enquête…, laissa-t-elle tomber d’une voix brisée.

— Dans le cas présent, je… Vous l’avez admis vous-même, ils ne nous seront d’aucun secours. Ils nous lâchent, voilà tout.

— Avez-vous donné l’autorisation d’ancrage à tout ce beau monde ?

— Non. Evidemment non. J’attendais vos ordres.

— Alors donnez l’autorisation. Mais faites-les patienter. Je ne suis pas tout à fait prête à les recevoir. Vous pouvez vous retirer… Oh, une dernière chose… Que sait-on de Sharn, à présent ?

— Mais… Sharn est probablement enseveli sous les décombres avec les autres…

Irene Dale se permit un bref éclat de rire désabusé.

— Là, vous faites erreur. Je connais Sharn comme s’il était fait de ma propre chair. Il n’est pas mort, je le sens bien. Il a survécu. Il doit courir quelque part, loin d’ici. Le dernier Vorkul…

— Désirez-vous que nous lancions des chasseurs sur sa piste ?

— Non. C’est terminé. Tout est terminé. Laissez-le, qu’il aille où bon lui semble. Qu’il reste en vie, et que ses souvenirs le torturent pour toujours. Qu’il poursuive sa misérable existence de bête traquée, sans jamais connaître ni paix, ni repos. Seul. Toujours seul, à fuir sans fin devant des gens qui s’entre-tueront pour lui ravir la Cage qu’il porte encore. La dernière Cage qui n’aura plus de prix. Oui, je veux le savoir ainsi. Ce sera ma vengeance à moi du mal qu’il m’a fait…

La procession des conseillers se retira sur la pointe des pieds dans un silence sacerdotal, abandonnant Irene Dale à sa solitude ordinaire. Celle-ci resta un moment à la même place, près de la vitre, à contempler le vide cosmique ouvert sous ses pieds. Aloysius… Elle avait longtemps cru que ce misérable agglomérat de ferrailles placé en orbite autour de Logom se trouvait hors d’atteinte de tous les pouvoirs, de toutes les lois qui régissaient le misérable monde. Et maintenant qu’elle apercevait tous ces vaisseaux en approche, certains en suspens auprès des becs d’ancrage, elle se rendait compte de la fragilité de cette illusion trop bien entretenue. Que répondrait-elle aux gens de la commission quand ils l’interrogeraient sur les véritables travaux entrepris à Chrysalide One ? Que la fascination malsaine pour les Cages était née du cerveau fou d’un Vorkul haineux ? Que la haine communément nourrie à l’égard de ce peuple n’était pas de son fait ?… Qu’elle n’avait fait que poursuivre un Rêve, elle aussi, un Rêve dont elle n’était pas l’initiatrice ?

Qui pourrait jamais comprendre l’œuvre suggérée de Nader St Christ ? L’œuvre torturée par le dégoût et la colère… Tous ces hypocrites… Elle se refusait de les blanchir en faisant figure de grande prêtresse du mal. N’était-ce pas ce à quoi ils avaient tous songé au moins une fois : la grande extermination des Vorkuls ? Eh bien, c’était chose faite aujourd’hui. Une page était tournée. L’ère des Cages s’achevait. D’autres marottes de substitution prendraient bientôt le relais de la folie humaine, elle n’en doutait pas une seconde. Alors, tant de cris et de bruits…

Elle se sentit subitement très lasse, comme vidée de son énergie. Elle déplaça un taquet derrière la moulure inférieure de sa bibliothèque et un pan de livres reliés s’effaça sans bruit. Sans prendre la peine de refermer derrière elle, elle s’avança dans le passage secret qui conduisait à ses appartements intimes. Elle retrouva avec une sorte de soulagement le décor désuet de sa grande chambre enténébrée, où seul veillait un cristal bleuâtre luminescent. Le dernier cadeau de St Christ. Le seul homme qu’elle avait probablement aimé d’amour dans toute sa longue vie de recluse. Les grands voilages endeuillés frémirent étrangement lorsqu’elle s’étendit sur son lit. Elle songea aux maîtresses qui lui avaient donné tant de plaisirs, ici même, et se perdit dans des réflexions relatives aux facultés de la mort à en fournir d’identiques.

— La mort n’est pas la mort… C’est le passage à un espace supérieur et lointain où l’esprit n’est plus soumis aux contraintes et aux faiblesses du corps qui l’abrite…

— Croyez-vous ? répondit machinalement Irene Dale.

— Il est plusieurs états dans la mort comme il en existe dans la vie, mais ils ne sont pas astreints aux mêmes règles…

La haute silhouette sombre écarta les rideaux mouvants et s’approcha du lit. Ses yeux brasillaient dans la pénombre.

— Je sais qui vous êtes, dit Irene Dale en tournant la tête. Je me demandais si vous oseriez venir… Que venez-vous chercher ? Je n’ai pas peur de vous. Je suis déjà morte, vous le savez bien…

— Je viens sans haine. Je viens vous aider.

— M’aider… Comment m’aider ?

— Je suis votre mort.

— Ne dit-on pas que les Vorkuls sont incapables de nuire et de tuer ?

— Ils sont capables de guérir en certaines occasions…

— Pourquoi me feriez-vous ce plaisir ? Nous sommes des ennemis. Nous l’avons toujours été.

— Le Rêve est brisé. Nous sommes morts tous les deux. La guerre a pris fin…

— Oui. C’est juste.

Sharn s’arrêta au pied du lit, et sa stature parut grandir démesurément.

— Je vais vous guérir, Dale, dit-il en laissant un mince filet de Chant franchir le seuil de ses lèvres triangulaires.

Dale écouta, étendue fixement, les bras en croix, attentive au reptile sonore qui s’approchait d’elle et se lovait autour de son corps. Sa respiration se fit plus ample, plus paisible. Elle ferma les yeux. Les anneaux de la voix mélodieuse se refermèrent sur sa gorge. Elle put sentir leur fragrance pénétrante, relent de profondeurs matricielles et immémorables. Le Chant avait pénétré tout son être. Elle eut le sentiment de s’élever au-dessus d’elle-même, d’abandonner sa dépouille tout en bas, dans la vallée triste et sans lumière.

Jour. Jour tiède du monde bleu. Lignes de clartés glissant le long de son enveloppe charnelle rigidifiée. Inutile désormais. Apaisement de la chute sans nom.

Cœur glacé. Absence d’air. Trouble inertie. Et cependant Dale continuait de… percevoir, mais avec une acuité sensiblement différente. Des sens ignorés avaient pris le relais de sa compréhension naturelle. Vertige des immensités infinies. Ombres scintillantes dans un clair-obscur aux teintes pacifiées. Flèches de cristal déchirant le soleil. Multitude de voix, multitude de Chants épars, enfin refondus en un seul principe.

Un vent glacé balaya la plage de cendres où flottaient les fantômes…

— Gir-Gavanen…, murmura Dale en ouvrant tout grands les yeux.

— Non. Pour toi, Dale, le Rivage des Ombres, répondit Sharn.

L’espace d’un bref instant, le regard de Dale se posa sur lui, empli par l’épouvante d’une révélation subite. Puis il se voila et s’éteignit, comme la lueur vacillante d’une chandelle mouchée par un courant d’air. Sharn contempla la silhouette émaciée de la vieille femme immobile sur son lit de mort. Il s’attarda sur ses traits figés que le cristal bleuté parsemait d’ombres paisibles. Il n’avait plus de haine…

Il entendit des bruits dans le couloir secret et se hâta de regagner l’obscurité des voilages. Avant qu’il n’ait eu le temps de regagner la bouche d’aération par laquelle il s’était introduit, plusieurs silhouettes débouchèrent dans la chambre.

— Elle est là ! De la lumière, vite !

— Nom de Dieu, foutez-moi ces journalistes dehors ! Quel est le con qui les a laissés passer ?

— Je m’en charge…

— Madame Dale ! Madame Dale ! Revenez à vous ! La cote des Cages à la bourse de Logom est en train de s’effondrer ! Qu’est-ce que nous devons faire ? Le scandale a éclaté, nous…

— Rien à faire, Dwyers, je crois qu’elle est morte. Je n’entends plus son pouls…

— Pas possible… C’est pas possible, elle ne peut pas nous laisser dans un tel pétrin…

— Le cœur a probablement lâché. Le choc… L’émotion ont dû la tuer. Mon vieux, à moins que vous n’ayez le pouvoir de ressusciter les morts, nous voilà seuls dans la tempête…

Les hommes restèrent plantés au pied du lit, observant un silence consterné, tandis qu’à proximité se poursuivait le face à face du service d’ordre et des journalistes, rythmé par le crépitement des appareils photos. Sharn profita du désarroi général pour se glisser hors de sa cachette à travers le conduit.

Dwyers leva les yeux comme il disparaissait sans plus de bruit qu’un souffle de vent.

— Hey, par ici la lumière, j’ai cru voir quelque chose, là, tout de suite…

Il s’approcha de la grille d’aération descellée et un éclair de compréhension le traversa.

— Nom de Dieu, il était là… Il était là, dans cette chambre ! Prévenez la sécurité. Faites ce que je vous dis. On doit l’arrêter à tout prix. Le Vorkul, c’est son œuvre. Il l’a tuée.

La rumeur se répandit dans le couloir comme une traînée de poudre, relayée par les journalistes à l’affût. Quelque part dans les méandres d’Aloysius retentirent des sirènes d’alerte.

Sharn les perçut tandis qu’il s’extrayait du labyrinthe des tuyauteries. Et il eut un sourire amer. Il n’avait plus l’habitude de fuir. Il était demeuré trop longtemps au calme dans les replis tortueux d’Enfant. Il avait presque oublié ce qu’était l’existence de fugitif à laquelle ceux de sa race étaient voués. D’un bond, il reprit pied sur le pont d’ombre qui l’avait conduit jusqu’ici. Il s’élança droit devant lui, à perdre haleine, frôlé par les étoiles. Il entendit le bourdonnement des appareils qui décollaient d’Aloysius, de la flottille qui se mettait en chasse après lui.

Un peu plus tard, il bifurqua en direction d’une nébuleuse fraîchement formée. Et là, parmi les remous brouillons des mondes à naître, à l’abri des regards ennemis, il s’autorisa à reprendre son souffle usé. Il n’avait plus son endurance d’antan. Et l’aiguillon de son insatiabilité de parsecs s’était émoussé avec les années et les malheurs. Il eut souvenir d’une lointaine retraite, au-delà de Mehanos III, où il avait fait halte par le passé. Un endroit où méditer et chanter sans entraves. Un monde en friche, peuplé d’êtres inoffensifs que la folie n’avait pas encore gagnés. Un monde où mourir, quand l’heure serait venue.

Il se remit en route. Les Non-Chantants avaient pour cette fois encore perdu sa trace. Ce n’était que partie remise. Il n’était pas d’endroit sûr pour un Vorkul dans tout l’univers habité.

Il atteignit le satellite de Mehanos III après un long voyage qui éroda encore ses forces déjà bien entamées. Il trouva cette petite sphère rocailleuse bien changée, depuis sa dernière visite. Des compagnies de défrichage et de standardisation s’étaient arrogé des concessions afin de retailler ce territoire vierge aux normes imposées par les fédérations. L’alliage atmosphérique nouvellement créé résonnait du fracas des gigantesques déblayeuses.

Assis à l’écart des nuages de poussières qui balisaient les chantiers, Sharn observa avec découragement le lent processus de déstructuration engagé. Il se souvint d’un temps où les rochers de cette région conservaient des Chants inédits au plus profond de leurs fissures, des Chants qui racontaient le long périple de leur formation à travers les âges, de leur quête statique d’ancrages sans cesse plus consolidés.

— Mais ils ne vont pas tuer les montagnes, tu sais… Juste ils vont en faire de la farine pour bâtir de grandes maisons où mon papa et moi on pourra habiter avec d’autres papas…

Sharn se retourna lentement. Un petit garçon l’observait du haut d’un talus voisin, jouant distraitement avec un bâton. Sharn ne l’avait pas entendu venir. Les vibrations proches des machines avaient probablement étouffé ses petits pas sur le sol dur.

— Qu’est-ce que tu fais, assis là ?

— Je suis fatigué par une longue route. Tu vois, je me repose, répondit Sharn en le fixant.

— Tu ne travailles pas au chantier ?

— Non. Je suis de passage.

— Dis, comment tu t’appelles ?

— Je suis un vieil homme. J’ai oublié mon nom depuis longtemps.

— Oh, tu te figures peut-être que je suis trop petit, mais je sais bien, moi, que tu n’es pas un homme… J’ai déjà vu des extraterrestres, tu sais. Et ça ne m’impressionne pas beaucoup. Il y en a plein qui travaillent sous les esclavatrices.

— Excavatrices, corrigea Sharn avec un sourire.

Le garçon se renfrogna.

— Tu es bien trop vilain pour être un homme. De quel monde es-tu ?

— D’aucun. Je suis un voyageur. Je vais d’étoile en étoile.

— Où est ton vaisseau ?

— Je n’en ai pas. Je marche dans le ciel.

— Tu as certainement perdu quelque chose, alors ?

— C’est très probable. Tu joues seul, ici ?

— C’est mon territoire secret.

— Il y a d’autres enfants comme toi ?

— Oui, mais ils sont très bêtes. Et les filles sont encore plus bêtes.

— Où sont-ils ?

— En bas. Mais je suis trop grand pour jouer avec eux.

— Je vois ça.

— Tu n’as pas l’air si méchant, après tout…

— Je suis content de le savoir. On ne me le dit guère souvent. Mais tu ne devrais pas rester éloigné des autres. On doit probablement être à ta recherche…

— Je m’en fiche. Tu sais faire ça ?

L’enfant exécuta en sautillant une figure complexe et acheva sa course par une pirouette tout à fait farfelue. Sharn éclata d’un petit rire.

— Non. Et il est un peu tard pour que je m’y essaie !

— Que sais-tu faire, toi, alors ?

— Je sais chanter.

— N’importe qui sait chanter.

— Oui, mais pas comme moi.

— Montre voir ?

Sharn imita le ressac de la mer, puis sur la lancée la mélodie des coraux de l’île Saint-George, sur Hijmenia Delin. L’enfant avait ouvert de grands yeux pleins d’étonnement.

— Sais-tu aussi chanter la pluie ?

— Et le vent, et la neige, et l’orage, et aussi mille choses dont tu n’as pas la moindre idée…

Un craquement sec se produisit dans les branchages avoisinants. Des silhouettes armées émergèrent des taillis. Sharn se redressa d’un bond. Le petit garçon sauta à bas du talus et s’élança à petites foulées mal assurées vers les nouveaux venus.

— C’est mon papa ! Papa !

Le contremaître du chantier Nord accueillit l’enfant dans ses bras, posant son fusil à terre.

— Combien de fois t’ai-je dit de ne pas te séparer de tes camarades ? Ce coin est dangereux, plein de gens bizarres. Tu m’as encore fait une peur bleue. Descends retrouver les autres, immédiatement…

— Mais je n’étais pas tout seul. Il y avait ce voyageur qui…

Le petit garçon tendit son doigt pointé vers le surplomb où s’était tenu le Vorkul quelques instants seulement auparavant.

— Oh, il est parti… Il savait faire des choses extraordinaires ! Il savait chanter la pluie, et le vent, et mille autres choses…

Les hommes échangèrent des regards anxieux. Ils se mirent à scruter avec insistance la lisière rocheuse qui s’étendait vers l’ouest sous les rayons du couchant.

— Eh bien, quoi qu’il sache faire, il est parti le faire ailleurs. Et ça vaut mieux pour lui…